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26.09.2008

Nina Bouraoui

33fe7a9ab4985a038712e0d6e3129330.jpgEcoutez Nina Bouraoui lire un extrait de son livre "Appelez-moi par mon prénom" (Stock).

 podcast

Crédit photo : Anne Ferrier/ Stock

Nina Bouraoui

bd5bb87af92341b0b178e07cda0a6462.jpgQuand j’ai terminé ce livre, j’ai pensé que les prémices se trouvaient déjà dans Paris selon l’amour, un livre maladroit, avorté. C’est en quelque sorte une réparation .” Dans “Appelez-moi par mon prénom” (Stock, 112 pp. env. 14,50 €) , Nina Bouraoui reprend le thème de l’errance amoureuse : une écrivaine rencontre dans une librairie de Lausanne un jeune homme suisse qui a réalisé un film inspiré du journal de la romancière. La narratrice rentre à Paris, mais le souvenir de P. la hante. Avec pudeur et élégance, Nina Bouraoui décrit les débuts de la passion, une fièvre amoureuse belle et intense. Après “La voyeuse interdite” (prix Inter, Gallimard) et “Mes mauvaises pensées” (prix Renaudot, Stock) Nina Bouraoui peint une histoire d’amour entre un homme et une femme, à la fois moderne et classique, d’une écriture nouvelle, intime, délicate;

En quoi ce roman est-il en rupture avec vos livres précédents ?

Le mot “classique” est souvent utilisé dans le sens où le roman est écrit à l’imparfait alors qu’avant, j’utilisais beaucoup le présent. Le temps de la mélancolie s’applique à une histoire d’amour romantique entre un homme et une femme. Peut-être que la facture est plus classique parce que le vocabulaire est châtié... Tout est dans la retenue, même si le début de la passion est forte. J’ai voulu écrire un roman courtois, le classicisme est là.

L’enchaînement des phrases courtes donne un rythme particulier.
Il fallait retranscrire ce sentiment hypnotique des débuts tout en étant clair. J’avais la volonté d’évoquer le désir mais pas le passage à l’acte. On est dans la construction d’un fantasme, le parti pris est esthétique parce que j’ai toujours pensé que l’art avait pour mission de transporter le beau.

“Les mots couvraient la vie en entier et me semblaient plus larges que les images.” Dans le roman, la parole dépasse les images ?

La toile amoureuse est tissée de mots et puis, la protagoniste est une romancière, les mots, son univers. Comme si les mots étaient plus forts que le souvenir de l’image incarnée du jeune lecteur. Ils constituent une autre vérité.

Justement, pourquoi avoir choisi une romancière?

Le personnage me ressemble un peu et il se greffe une certaine fiction, nourrie de la réalité mais revisitée. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à écrire sur ce métier parce que je ne me sépare pas de ma vie, écrire et vivre, c’est un peu la même chose. J’aime aussi cette idée que lorsqu’on est amoureux, on ne peut plus écrire et quand on commence à écrire, on est moins amoureux. Ecrire un roman, c’est avoir un rendez-vous amoureux. Ce livre est aussi un hommage au couple Marguerite Duras/ Yann Andréa que j’ai eu l’honneur de rencontrer.

“Appelez-moi par mon prénom” est très romantique.

Dans le monde dans lequel nous vivons, où la sexualité est intrusive et où la pornographie est presque banale, écrire un roman pur et romantique est une forme de résistance. L’état amoureux transfigure une personne, il y a quelque chose d’obsédant; comment peut-on arriver à ne plus pouvoir se passer de quelqu’un du jour au lendemain? Paradoxalement, c’est le moment où l’on est le plus démuni, le plus abandonné à l’autre. La magie nous emporte mais cela enferme aussi.

19.09.2008

Delphine Bertholon

3021886ec2c52e8dd473947c3acc796c.jpgEcoutez Delphine Bertholon présenter son livre, "Twist" chez JC Lattès.

 


podcast

 

Photo: Tanguy Jockmans

Delphine Bertholon

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Trois voix qui s’entremêlent, trois genres littéraires différents : le récit épistolaire, le journal intime et la narration. Trois personnages reliés qui ne parviennent pas à se retrouver mais tissent la trame d’une histoire passionnante : Madison, 11 ans, est enlevée sur le chemin de l’école par un homme déséquilibré. Enfermée dans une cave, l’écriture d’un journal intime devient son moteur de survie au cours des cinq années de non-existence. Tandis que sa mère lui écrit des lettres pour ne pas accepter la disparition, Stanislas, un jeune enseignant, demeure dans le souvenir de l’amour que Madison lui vouait alors qu’il se débat avec une vie sentimentale tumultueuse. Des personnages qui créent “une cartographie de l’absence”. Avec beaucoup de justesse et d’émotion, Delphine Bertholon explore le thème de la liberté dans “Twist” (JC Lattès, 434 pp., env. 18 €).

L’enlèvement d’enfant est un sujet délicat, surtout avec les affaires récentes…

Mon point de départ, c’est Natacha Kampusch. Cette histoire tellement affreuse et qui se termine comme un conte de fées à la fois m’a fascinée mais je me suis très peu documentée, seulement basée sur le fait divers. Par contre, le fait que la petite fille s’appelle Madison n’a rien à voir avec la petite Maddie/Madeleine parce que j’ai écrit le livre avant. Comme il y a une histoire avec “Twist”, c’était impossible de changer le prénom. C’est un simple hasard malheureux.

Outre l’enfermement, ce sont aussi les états d’âme d’une jeune fille que vous abordez.Comment peindre l’adolescence ?

Cela faisait longtemps que je souhaitais évoquer l’adolescence sans trouver de point de vue original. J’ai relu tous mes journaux intimes, ce qui n’est pas forcément un exercice agréable… J’avais oublié à quel point les enfants sont cruels entre eux, c’est horrible d’avoir 12 ans ! Mais c’est un âge intéressant dans la mesure où il s’agit d’une transition, sans doute le moment de la vie où l’on est le plus vivant car le champ des possibles est infini, la chrysalide devient papillon. Avec Madison, j’ai voulu montrer comment cette petite fille laisse percevoir la femme qu’elle devient peu à peu. Développer la question de la force de vie dans des conditions d’enfermement est un paradoxe qui m’intéressait.

La solitude aussi ?

Tous les personnages sont très seuls. Quand on est seul, on est confronté à soi-même. On est obligé de réfléchir à la raison pour laquelle on est là, ce qu’on fait…

Au fond, c’est un roman sur la liberté ?

J’ai choisi un sujet pour parler du contraire. Evoquer la liberté en traitant une séquestration. Il y a une forme d’apprentissage, plus qu’un roman de la disparition, c’est un roman de l’apparition. Chacun apprend. Je souhaitais surtout montrer comment cette petite fille est infiniment plus libre que tous les gens qui sont dehors parce qu’ils ont cette tendance à s’enfermer dans de mauvais schémas alors que nous sommes libres de nos mouvements. La capacité à être heureux, c’est aussi un état d’esprit et on l’oublie parfois. Pour être heureux, il faut déjà le décider et ne pas se laisser enfermer par tout un tas de parasites.

Photo : Tanguy Jockmans

16.09.2008

Philippe Blasband

Quand l'extraordinaire s'immisce dans la vie de personnages ordinaires

4de4b4933c2dea8dacff3d55cd891e59.jpgUn an après la sortie du film "Irina Palm" avec Marianne Faithfull, réalisé par Sam Garbarski, paraît le roman à partir duquel Philippe Blasband a construit le scénario. L'intrigue, transposée en Angleterre, à la manière de "The Full Monty", dans le film se déroule en réalité à Bruxelles.

Ancienne hôtesse d'accueil à la RTBF, Maguy veille sur son petit-fils, Félix, atteint d'une maladie orpheline. Les parents se détournant de leurs responsabilités, Maguy doit trouver une solution pour financer un traitement extrêmement cher qui, seul, permettrait de le sauver. Malheureusement, à son âge, personne ne veut l'employer. C'est donc désespérée qu'elle tombe par hasard sur une affichette dans le quartier de la gare du Nord : "Cherchons hôtesse".

Dans une petite pièce sombre du "Sexy Fun", elle redevient "hôtesse" : les hommes affluent en nombre pour avoir le privilège d'obtenir les soins de celle qu'on appelle désormais "Irina Poignet", si consciencieuse qu'elle sera atteinte d'un "pénis elbow".

AVEC HUMOUR ET PUDEUR

On reconnaît l'influence du cinéma dans l'écriture de l'auteur-scénariste belge Philippe Blasband - "Le tango des Rashevski", "De cendres et de fumées", "Le livre des Rabinovitch". Des phrases courtes, précises, imagées, font se dérouler l'action en saynètes.

Comme un conte social, tout en pudeur et retenue, Philippe Blasband peint le portrait de personnages délicats qui révèlent une force de caractère insoupçonnée. "Une hôtesse, c'est fort comme un soldat", se répète la grand-mère à longueur de temps pour se donner du courage. C'est le portrait d'une femme dont l'inquiétude la dévore tant que la litanie, "Il faut que je trouve de l'argent, il faut que je trouve de l'argent, il faut que je trouve de l'argent..." devient insupportable. La solution s'impose alors, à n'importe quel prix.

Philippe Blasband interroge l'amour, ici, l'amour d'un enfant, ou, jusqu'à quelle extrémité peut-on s'avilir pour la protection d'un autre. Jusqu'où l'espoir, comme la lumière de la guérison, peut-il être entretenu ?

Pourtant, si "Irina Poignet" aborde des thèmes graves, mêlant injustice, adversité, trahison et déception, le petit roman ne touche pourtant jamais au larmoyant. Au contraire, c'est avec beaucoup d'humour, légèreté et drôlerie que l'écrivain décrit les tribulations de Maguy, alias Irina, sans jamais tomber dans le graveleux. Il a l'art de raconter l'histoire de personnages ordinaires embrigadés dans des situations extraordinaires. La cocasserie l'emporte alors sur le vent du fatalisme car c'est la beauté de l'histoire qui compte, pas la dénonciation d'une réalité troublante. Ainsi, quand le maquereau intraitable se révèle pétri d'amour ou quand l'enfant tant chéri déçoit sa grand-mère, ce conte moderne effleure les forces et les faiblesses des hommes, avec tendresse.

Une fable sur l'audace et le courage au féminin.

 

Irina Poignet Philippe Blasband, Le Castor Astral, 160 pp., env. 13 €

12.09.2008

Serge Bramly

a37d146ddefd87b8c582c250ea14c9c5.jpgEcoutez Serge Bramly présenter son livre "Le Premier principe Le second principe" (J-C Lattès).
podcast

 

 

Photo : Tanguy Jockmans

Serge Bramly

fe66a155b20a6855d28383fbd11829ca.jpgEssayiste, romancier, amateur de photographie, Serge Bramly, né à Tunis en 1949, livre un roman surprenant qui retrace la face cachée de l’Histoire de la fin du XXe siècle. “Le premier principe Le second principe” (JC Lattès, 614 pp., env. 22 €) révèle toutes les affaires d’État au travers de quatre personnages, une princesse britannique, le photographe qui la traquait, un marchand d’armes suisse, un Premier ministre français qui pourrait s’appeler Pierre Bérégovoy. Depuis le mariage de lady Di en 1981 jusqu’à l’aube du XXe siècle sur les bords de la mer de Chine, Serge Bramly extrait la vérité des dissimulations et mensonges éhontés, avec un souffle littéraire ambitieux mais subtil.

Pour retracer l’histoire secrète de ces trente dernières années, vous avez dû effectuer un grand travail de documentation ?

Oui, mais c’était agréable. En réalité, je voulais écrire un livre qui se déroulerait dans les années 80 avec un photoreporter comme héros parce que ce métier est extraordinaire. En une journée, ils peuvent photographier une miss nue dans sa chambre d’hôtel puis assister à un discours au parti socialiste et à un colloque à la Sorbonne et finir par un concert de rock. J’aime cette idée d’avoir un pied dans toutes les couches de la société.

Qui est Max Jameson, votre héros ?

Ce photographe a été très proche d’un certain Premier ministre suicidé, il était aussi sur les traces d’une princesse, il avait une Fiat uno… C’est très romanesque, cet homme lié à deux disparitions tragiques et qui, lui-même, est décédé dans des circonstances pleines de mystère.

Tout est vrai. Rien n’est vrai. C’est un roman”. L’exergue sème le trouble…

Dans les faits, tout est vrai. Dans leur agencement et leur interprétation, rien n’est vrai. C’est le propre du roman. Je suis au plus près de la réalité mais je fais quand même jouer l’imagination dans ce que la vérité me laisse comme intervalles.

Quels sont ces deux principes de la thermodynamique ?

Ces lois ont été découvertes lors de la machine à vapeur mais on s’est rendu compte qu’elles sont universelles, applicables au cosmos. Le premier principe explique que tout corps se refroidit au contact d’un corps froid et que dans un système clos, le désordre est croissant. C’est proche de la pensée chinoise avec le yin et le yang. Dans la philosophie occidentale, on se définit par l’essence alors que dans la civilisation chinoise, on se définit par rapport à l’autre. On est quelqu’un vis-à-vis de quelqu’un. Ce sont aussi les procédés du roman. On commence par définir les personnages dans leurs rapports les uns aux autres. L’entropie, c’est aussi explorer la manière dont cela va évoluer.

Vous avez dit admirer les séries américaines pour leur maîtrise de la narration…

Elles m’influencent beaucoup. Sur le fait que le livre soit long et qu’il y ait beaucoup de personnages dont les vies s’entremêlent. Elles réinventent quelque chose qu’on avait oublié : une histoire peut se raconter de manière linéaire mais aussi de dizaines d’autres façons. Du point de vue technique, les scénaristes sont des génies. La brillante invention du “flash forward” en est l’illustration. La maîtrise de l’intrigue et de la narration est incroyable. Cela renoue avec la littérature de feuilletons du XIXe siècle, Alexandre Dumas par exemple.943a5c0eee9506e49676234848efc06d.jpg
Photo : Tanguy Jockmans

11.09.2008

Fresque méditerranéenne

Mathias Enard signe un roman magistral où il évoque guerres, batailles, hommes

0389e3ce8e214f916546b25b6c6a68fb.jpgUn homme dans un train. Image ordinaire. Francis Servain Mirkovic sous l'identité d'Yvan Deroy " schi zophrène délirant ou catatonique placé en institution spécialisée ", fils d'un Français qui a fait la guerre d'Algérie et d'une pianiste d'origine croate, laisse défiler les paysages par la fenêtre du train qu'il a pris à Milan, à destination de Rome. Grisé par la fatigue, l'ivresse, la chaleur du train et la drogue, ses souvenirs l'assaillent et ses pensées divaguent, se mêlant avec l'Histoire, les vibrations du train s'assimilant aux soubresauts des guerres sanglantes. Telle "La Modification" de Michel Butor, l'esprit du voyageur s'évade lors de ce voyage ferroviaire qui l'emmène très vite aux confins des guerres du pourtour méditerranéen.

Né à Niot en 1972, Mathias Enard a lui-même sillonné cette région méditerranéenne. Liban, Iran, Egypte, Italie, Syrie, dans chaque pays, il a rencontré d'anciens combattants qui l'ont nourri de leurs témoignages. Après un séjour à la Villa Médicis, il vit aujourd'hui à Barcelone, où il a enseigné le français, la traduction, puis le persan. Il collabore à plusieurs revues. De ses voyages est née la "Zone".

DE LA VIOLENCE

Alger, Zagreb, Beyrouth, Sarajevo, Damas, Istanbul, Trieste, Barcelone, toutes les batailles, toutes les guerres sont relatées avec une importante précision historique mais, aussi, avec une envolée romanesque, au rythme du songe et des divagations chaotiques de Francis Servain Mirkovic. Agent de renseignement depuis quinze ans, pour "un étrange service Boulevard Mortier" qu'on devine être la DGSE, cet homme emporte une mallette contenant de nombreuses informations précieuses sur les commanditaires, terroristes ou simples intermédiaires qui ont agi dans la "Zone" où il a travaillé. Il doit la porter à un représentant du Vatican et, ensuite, il sera libéré et commencera sa nouvelle vie car l'homme, imprégné d'un extrême patriotisme et attiré par la violence, a combattu. La Croatie, puis la Bosnie où il a commis son lot d'atrocités.

Lors de cette introspection, ce sont ces guerres et ces conflits qui assaillent sa mémoire - tortures, massacres, viols, débauche de cruauté - puis finissent par se mêler à toutes les autres batailles évoquant figures marquantes et autres guerriers. D'Hannibal en Italie à Napoléon à Lodi en passant par Cervantes et la bataille de Lepante jusqu'au conflit israélo-palestinien, la guerre du Liban et l'affrontement Iran-Irak, l'histoire de la Méditerranée s'assimile à l'histoire de la violence.

Invoquant sans cesse les dieux, les mers de Poséidon, Arès le furieux et Athéna aux yeux pers, il interroge le destin - que serait devenu le chevalier à la Triste figure si Cervantes avait été vaincu ?

Loin du roman initiatique, "Zone" est en réalité un éternel retour, composé d'une seule phrase, longue, entraînante, itérative, comme l'allure de ce train vibrant qui emporte le salut d'un homme, comme un palimpseste, jusqu'au point final. Ce n'est pas pour rien que Francis Servain Mirkovic est en route vers Rome : de retour à la cité fondatrice, vers Homère. Telle une fresque homérique, le cheminement ressemble à celui de "L'Iliade", "Zone" comportant aussi autant de chapitres que "L'Iliade", de chants.

DES HOMMES, DES FEMMES

Au-delà des batailles et des massacres, ce sont les hommes qui sont toujours au premier plan, ceux qui ont tué, ceux qui ont sauvé, les bourreaux, les victimes, les vainqueurs, les vaincus. Des Syriens aux Algériens en passant par les Juifs déportés et les Arméniens génocidés, "Zone" évoque les hommes qui font et ont fait nos sociétés modernes. Des âmes, des corps. Des femmes, aussi. Les amantes de ce témoin particulier. Entre chaque dose de violence, entre chaque guerre indicible, il retrouve Marianne "aux seins blancs et lourds", puis Stéphanie l'intellectuelle et Sashka "la seule femme peintre d'icônes". Les femmes, à l'origine de chaque chose, telle Hélène de Troie.

Avec ce roman ferroviaire au souffle épique, Mathias Enard apporte une vision nouvelle de la Méditerranée, une vision héroïque où les plus grandes oeuvres sont évoquées, de Céline à Joyce en passant par Proust, Genet ou Burroughs. Dense et complexe, on ne se perd pourtant pas dans les méandres de cette phrase foisonnante qui raconte une vérité à la fois réelle et fantastique, à la dérive.

De cette horizontalité, les symboles surgissent. Qu'est-ce qui pourrait aussi bien incarner l'Europe qu'un train ? Convoi de machandises, moyen de transport d'êtres humains, de prisonniers, d'armes, de déportés... Vacarmes de la folie des hommes. Clémence des dieux. Héros littéraires donnant sens. La "Zone" : une épopée violente, ambitieuse et magistrale.

 

"Zone", Mathias Enard, Actes Sud

09.09.2008

L'ombre de la guerre plane sur Harvard

 

bef51139141cedbb33df02a6ea88bf61.jpgNick McDonell dresse un portrait sombre des étudiants de la plus prestigieuse université

On a déjà entendu parler de Nick McDonell lors de la parution de ses deux premiers romans, "Douze" (Denoël), traduit en plus de vingt langues qu'il écrivit à l'âge de dix-sept ans - on avait alors cité Brett Easton Ellis pour comparaison - et "Le Troisième frère" (Denoël), en 2005. Pour son troisième, (il a aujourd'hui 24 ans), l'écrivain continue de sonder l'Amérique. Après avoir dressé le portrait sans concession d'une jeunesse "upper class", et abordé la tragédie du 11 septembre, c'est l'université la plus prestigieuse du pays qu'il raconte dans "Guerre à Harvard".

Harvard mais, surtout, ses étudiants, et Nick McDonell les connaît bien puisque c'est sa promotion qu'il décrit, la promotion 2006.

JEUNESSE DÉSABUSÉE

Il esquisse, d'une écriture brève et précise, le quotidien de la supposée future élite qui se révèle curieusement abrutissant et ennuyeux. Parmi eux, il y a Mark, le fondateur de Facebook, Quinn et Izzy qui se cherchent, s'épousent et dérivent, Jenny, la fille aux cheveux roses, " trop cool " et Will, qui s'est engagé comme réserviste. Cette jeunesse qui aspire à réussir vit totalement refermée sur elle-même, regardant les informations télévisées en courant sur un tapis roulant. Cette image de stagnation face à un monde virtuel en mutation illustre ironiquement la situation des étudiants qui tiennent la cadence grâce aux drogues et au café, comparant leurs records de nombre d'heures passées sans dormir.

Entre les visites de la CIA qui tente de débaucher des cerveaux, la télévision et les soirées très arrosées, la jeunesse, indifférente, vaniteuse et accablée, a des préoccupations qui émergent parfois. Les personnages se rendent compte que chacun a des problèmes d'alimentation et de sommeil, et que le dicton sur les femmes de Harvard, "Saine d'esprit, sexy et célibataire, aucune [...] ne peut être les trois à la fois". Comme un sursaut, ils s'inquiètent. "Un étudiant en littérature comparée a dit un jour que nous avions trois, et seulement trois problèmes. Le premier c'était l'alcool. Le deuxième, l'amour. Le troisième était le joker. Dans son cas à lui, c'était Dire l'indicible, son étude [...] Pour d'autres, ça pouvait être la politique, le sport, les parents fous, un trouble de l'alimentation, peu importe."

Ce regard morcelé en courts chapitres, comme des touches de peinture que porte Nick Mc Donnel est âpre et sombre. Car sur ces étudiants promis à un brillant avenir, les décideurs de demain, plane l'ombre de la guerre en Irak.

Dans cette vie en vase clos, les nouvelles de la guerre sont distillées au fur et à mesure et s'incrustent dans leur quotidien. Sans jamais aborder l'Irak directement, Nick McDonell compare cette guerre extérieure qui les concerne pourtant à leur petite vie protégée à l'intérieur de l'école, comme s'ils se trompaient de combat.

 

Guerre à Harvard Nick McDonell traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Samuel Sfez, Flammarion, 95 pp., env. 12 euros

 

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