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02.12.2008

Bernard Werber

paradis sur mesure.jpgDepuis “L’Arbre des possibles” (Albin Michel), paru en 2002, Bernard Werber n’avait plus expérimenté la forme brève. Après le cycle des Anges et la trilogie des Dieux, “Paradis sur mesure” apparaît comme une récréation. L’architecte du futur explique dans son avant-propos : “Les histoires courtes me semblent une forme de littérature du futur pour une raison simple : les gens sont de plus en plus pressés. Plutôt qu’un grand et long périple, chaque nouvelle est une petite promenade exotique”. Pourtant, c’est à un voyage d’envergure que Bernard Werber prépare ses lecteurs car, il l’avoue lui-même, nombre de ces nouvelles portent en germe l’ébauche d’un futur roman, “un laboratoire à idées”, écrit-il sur son site internet.
Ces dix-sept histoires d’inégales longueurs (de 2 à 70 pages), semblent rassembler les fruits de l’imagination de l’auteur de science-fiction regroupés en deux catégories : les “passés probables” et, surtout, les “futurs possibles”, terrains de jeux d’anticipation favoris.
EXPÉRIENCES, PROBABILITÉS
La nouvelle me semble la base même de l’artisanat d’auteur”, note Bernard Werber, un espace d’expérimentation, à l’instar du tour de magie qui donne son titre au recueil. Dans “Paradis sur mesure” l’écrivain, de sa plume leste et parfois sommaire, continue à expérimenter les thèses originales et les procédés narratifs. Les “passés probables”, personnels, faisant montre d’une certaine pointe de cynisme, sont souvent rédigés à la première personne du  singulier, comme autant d’explorations des métiers qu’il aurait pu exercer, journaliste provincial, garde du corps, détective privé…
Pour les “Futurs possibles”, on retrouve les thèmes récurrents de l’œuvre de Bernard Werber, l’autodestruction de l’humanité, l’utopie d’un monde sans nations, l’univers des fourmis, l’humour, le génie incompris de ses contemporains, les civilisations perdues, etc. Les nouvelles, riches et variées, ont pour point commun la représentation d’un monde subjectif, condamnant les erreurs des hommes dans les “passés probables” et démontrant les excès et les limites de la Terre telle qu’elle pourrait devenir dans les “futurs possibles”. Il raconte un monde essentiellement féminin, un monde où le cinéma gouvernerait, un monde sain où les pollueurs seraient pendus…
La critique de la société de consommation et du capitalisme constitue le fil directeur de “Paradis sur mesure” même si Bernard Werber, pour expliquer certaines conséquences et convaincre le lecteur, initie quelques réflexions et raccourcis scientifiques parfois irritants. Pourtant, ces univers surréalistes teintés de la naïveté caractéristique de l’auteur témoignent de la recherche d’un esthétisme idéal, comme la nouvelle “Le sexe des fleurs” où les hommes se reproduiraient comme des végétaux.
Malgré la fragilité stylistique, ce recueil de nouvelles démontre à quel point le laboratoire d’imagination de Bernard Werber, véritable doux rêveur, ne tarit pas et ne cessera de produire des mondes où tout est possible, son “Paradis sur mesure”.
Paradis sur mesure
Bernard Werber
Albin Michel, 435 pp., env. 22,50 €
Crédit photo : Alexis Haulot

14.11.2008

Jean-Louis Fournier

Jean-LouisFournier.jpgDifficile de raconter pareil livre. Il n’y a que son auteur, Jean-Louis Fournier, qui puisse trouver les mots pour décrire ce sentiment, “sans pathos ni hara-kiri”. Bref récit composé de scènes de la vie quotidienne, l’homme évoque ses “deux fins du monde”. “Avoir un enfant handicapé, ça arrive, deux, c’est presque une erreur judiciaire.”

 

 

 

 

Jean-Louis Fournier, auteur d’une vingtaine de livres facétieux dont “La grammaire française et impertinente” (Payot) –qui nous a appris à conjuguer le verbe péter au subjonctif imparfait– et d’une bonne centaine de documentaires fut aussi homme de télé : il a réalisé, entre autres, “La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède” avec son vieux complice, Pierre Desproges. Ses œuvres pleines d’humour absurde respirent la joie de vivre et l’optimisme, aucun lecteur n’aurait pu deviner que la réalité était tout autre... “C’est un ouragan, un drame qui m’a rendu très difficile à vivre et pessimiste, je ne me souhaite à personne”, explique-t-il, pince-sans-rire.
“Où on va, papa ?”, comme une déferlante bouleversante de sincérité, mêle tragédie et comédie, douleur et douceur, désespoir et humour. Surtout de l’humour. “Le rire est le plus court chemin d’un homme à un autre.” Il raconte ainsi ses petits gamins cabossés, en plaisantant, “pendant de nombreuses années, j’ai bénéficié d’une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j’ai pu rouler dans des grosses voitures américaines”, écrit-il. Et si cela choque des gens, “ça m’est égal. S’ils ne comprennent pas que la plaisanterie et l’humour ne cachent que de la tendresse et de la pudeur parce qu’on n’ose pas dire à ses proches qu’on les aime, tant pis pour eux. Ce n’est pas parce qu’on est malheureux qu’il faut en avoir l’air. La société aime coller des étiquettes alors que le rire est bien plus important pour les malheureux, les heureux, à la limite, ils n’en ont pas besoin.”
“Où on va, papa ?”, drôle, jamais larmoyant et pourtant si émouvant, est une magnifique lettre d’amour à ces deux petits mioches qui ont “la tête pleine de paille”. “Je les fais exister comme j’aurais souhaité qu’ils existent vraiment. Je prends le contre-pied des autres parents, au lieu de cacher ces enfants, je les ai mis dans la lumière. Ce qu’on cache, ce n’est pas bon. Ce qui est dit est mieux que ce qui est tu. Les plaies se cicatrisent au soleil même si c’est gênant parce qu’on donne à voir des choses pas très belles.
Aujourd’hui, Mathieu “a le gîte et le couvert au ciel”, Thomas, toujours dans les nuages, vit dans un institut spécialisé. Les enfants dont parle Jean-Louis Fournier, c’était il y a plus de trente ans, “si j’avais écrit sur le moment, cela n’aurait été que des bêtises, de la colère, j’avais envie de les jeter par la fenêtre. Quand la plaie est à vif, on n’est pas lucide. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte de cet amour. Aujourd’hui, je peux me permettre de faire le point sur cette aventure et c’est comme ça que je me suis rendu compte que je tenais énormément à eux”.
C’est aussi à cause de la conscience de la précarité de l’existence, “je suis biodégradable”, que Jean-Louis a préféré ne pas remettre à demain l’écriture de “Où on va, papa ?”, les seuls mots que Thomas connaissait. Une interrogation philosophique, souligne l’auteur, toujours plein d’humour noir, “depuis Socrate, l’humanité se demande où elle va…”. En attendant de répondre à cette question existentielle, Jean-Louis Fournier est en lice pour le prix Goncourt, “et le Fémina”, ajoute-t-il, “ça signifie que ce livre est un objet littéraire de grande qualité”. Sans aucun doute. Jusqu’à présent personne n’avait trouvé le subtil équilibre entre culpabilité et optimisme, frustration et humour, pour raconter ces petits oiseaux sans ailes.
Article paru dans le cahier "Lire" du 3/10
Crédit photo :Johanna de Tessières

16.09.2008

Philippe Blasband

Quand l'extraordinaire s'immisce dans la vie de personnages ordinaires

4de4b4933c2dea8dacff3d55cd891e59.jpgUn an après la sortie du film "Irina Palm" avec Marianne Faithfull, réalisé par Sam Garbarski, paraît le roman à partir duquel Philippe Blasband a construit le scénario. L'intrigue, transposée en Angleterre, à la manière de "The Full Monty", dans le film se déroule en réalité à Bruxelles.

Ancienne hôtesse d'accueil à la RTBF, Maguy veille sur son petit-fils, Félix, atteint d'une maladie orpheline. Les parents se détournant de leurs responsabilités, Maguy doit trouver une solution pour financer un traitement extrêmement cher qui, seul, permettrait de le sauver. Malheureusement, à son âge, personne ne veut l'employer. C'est donc désespérée qu'elle tombe par hasard sur une affichette dans le quartier de la gare du Nord : "Cherchons hôtesse".

Dans une petite pièce sombre du "Sexy Fun", elle redevient "hôtesse" : les hommes affluent en nombre pour avoir le privilège d'obtenir les soins de celle qu'on appelle désormais "Irina Poignet", si consciencieuse qu'elle sera atteinte d'un "pénis elbow".

AVEC HUMOUR ET PUDEUR

On reconnaît l'influence du cinéma dans l'écriture de l'auteur-scénariste belge Philippe Blasband - "Le tango des Rashevski", "De cendres et de fumées", "Le livre des Rabinovitch". Des phrases courtes, précises, imagées, font se dérouler l'action en saynètes.

Comme un conte social, tout en pudeur et retenue, Philippe Blasband peint le portrait de personnages délicats qui révèlent une force de caractère insoupçonnée. "Une hôtesse, c'est fort comme un soldat", se répète la grand-mère à longueur de temps pour se donner du courage. C'est le portrait d'une femme dont l'inquiétude la dévore tant que la litanie, "Il faut que je trouve de l'argent, il faut que je trouve de l'argent, il faut que je trouve de l'argent..." devient insupportable. La solution s'impose alors, à n'importe quel prix.

Philippe Blasband interroge l'amour, ici, l'amour d'un enfant, ou, jusqu'à quelle extrémité peut-on s'avilir pour la protection d'un autre. Jusqu'où l'espoir, comme la lumière de la guérison, peut-il être entretenu ?

Pourtant, si "Irina Poignet" aborde des thèmes graves, mêlant injustice, adversité, trahison et déception, le petit roman ne touche pourtant jamais au larmoyant. Au contraire, c'est avec beaucoup d'humour, légèreté et drôlerie que l'écrivain décrit les tribulations de Maguy, alias Irina, sans jamais tomber dans le graveleux. Il a l'art de raconter l'histoire de personnages ordinaires embrigadés dans des situations extraordinaires. La cocasserie l'emporte alors sur le vent du fatalisme car c'est la beauté de l'histoire qui compte, pas la dénonciation d'une réalité troublante. Ainsi, quand le maquereau intraitable se révèle pétri d'amour ou quand l'enfant tant chéri déçoit sa grand-mère, ce conte moderne effleure les forces et les faiblesses des hommes, avec tendresse.

Une fable sur l'audace et le courage au féminin.

 

Irina Poignet Philippe Blasband, Le Castor Astral, 160 pp., env. 13 €

11.09.2008

Fresque méditerranéenne

Mathias Enard signe un roman magistral où il évoque guerres, batailles, hommes

0389e3ce8e214f916546b25b6c6a68fb.jpgUn homme dans un train. Image ordinaire. Francis Servain Mirkovic sous l'identité d'Yvan Deroy " schi zophrène délirant ou catatonique placé en institution spécialisée ", fils d'un Français qui a fait la guerre d'Algérie et d'une pianiste d'origine croate, laisse défiler les paysages par la fenêtre du train qu'il a pris à Milan, à destination de Rome. Grisé par la fatigue, l'ivresse, la chaleur du train et la drogue, ses souvenirs l'assaillent et ses pensées divaguent, se mêlant avec l'Histoire, les vibrations du train s'assimilant aux soubresauts des guerres sanglantes. Telle "La Modification" de Michel Butor, l'esprit du voyageur s'évade lors de ce voyage ferroviaire qui l'emmène très vite aux confins des guerres du pourtour méditerranéen.

Né à Niot en 1972, Mathias Enard a lui-même sillonné cette région méditerranéenne. Liban, Iran, Egypte, Italie, Syrie, dans chaque pays, il a rencontré d'anciens combattants qui l'ont nourri de leurs témoignages. Après un séjour à la Villa Médicis, il vit aujourd'hui à Barcelone, où il a enseigné le français, la traduction, puis le persan. Il collabore à plusieurs revues. De ses voyages est née la "Zone".

DE LA VIOLENCE

Alger, Zagreb, Beyrouth, Sarajevo, Damas, Istanbul, Trieste, Barcelone, toutes les batailles, toutes les guerres sont relatées avec une importante précision historique mais, aussi, avec une envolée romanesque, au rythme du songe et des divagations chaotiques de Francis Servain Mirkovic. Agent de renseignement depuis quinze ans, pour "un étrange service Boulevard Mortier" qu'on devine être la DGSE, cet homme emporte une mallette contenant de nombreuses informations précieuses sur les commanditaires, terroristes ou simples intermédiaires qui ont agi dans la "Zone" où il a travaillé. Il doit la porter à un représentant du Vatican et, ensuite, il sera libéré et commencera sa nouvelle vie car l'homme, imprégné d'un extrême patriotisme et attiré par la violence, a combattu. La Croatie, puis la Bosnie où il a commis son lot d'atrocités.

Lors de cette introspection, ce sont ces guerres et ces conflits qui assaillent sa mémoire - tortures, massacres, viols, débauche de cruauté - puis finissent par se mêler à toutes les autres batailles évoquant figures marquantes et autres guerriers. D'Hannibal en Italie à Napoléon à Lodi en passant par Cervantes et la bataille de Lepante jusqu'au conflit israélo-palestinien, la guerre du Liban et l'affrontement Iran-Irak, l'histoire de la Méditerranée s'assimile à l'histoire de la violence.

Invoquant sans cesse les dieux, les mers de Poséidon, Arès le furieux et Athéna aux yeux pers, il interroge le destin - que serait devenu le chevalier à la Triste figure si Cervantes avait été vaincu ?

Loin du roman initiatique, "Zone" est en réalité un éternel retour, composé d'une seule phrase, longue, entraînante, itérative, comme l'allure de ce train vibrant qui emporte le salut d'un homme, comme un palimpseste, jusqu'au point final. Ce n'est pas pour rien que Francis Servain Mirkovic est en route vers Rome : de retour à la cité fondatrice, vers Homère. Telle une fresque homérique, le cheminement ressemble à celui de "L'Iliade", "Zone" comportant aussi autant de chapitres que "L'Iliade", de chants.

DES HOMMES, DES FEMMES

Au-delà des batailles et des massacres, ce sont les hommes qui sont toujours au premier plan, ceux qui ont tué, ceux qui ont sauvé, les bourreaux, les victimes, les vainqueurs, les vaincus. Des Syriens aux Algériens en passant par les Juifs déportés et les Arméniens génocidés, "Zone" évoque les hommes qui font et ont fait nos sociétés modernes. Des âmes, des corps. Des femmes, aussi. Les amantes de ce témoin particulier. Entre chaque dose de violence, entre chaque guerre indicible, il retrouve Marianne "aux seins blancs et lourds", puis Stéphanie l'intellectuelle et Sashka "la seule femme peintre d'icônes". Les femmes, à l'origine de chaque chose, telle Hélène de Troie.

Avec ce roman ferroviaire au souffle épique, Mathias Enard apporte une vision nouvelle de la Méditerranée, une vision héroïque où les plus grandes oeuvres sont évoquées, de Céline à Joyce en passant par Proust, Genet ou Burroughs. Dense et complexe, on ne se perd pourtant pas dans les méandres de cette phrase foisonnante qui raconte une vérité à la fois réelle et fantastique, à la dérive.

De cette horizontalité, les symboles surgissent. Qu'est-ce qui pourrait aussi bien incarner l'Europe qu'un train ? Convoi de machandises, moyen de transport d'êtres humains, de prisonniers, d'armes, de déportés... Vacarmes de la folie des hommes. Clémence des dieux. Héros littéraires donnant sens. La "Zone" : une épopée violente, ambitieuse et magistrale.

 

"Zone", Mathias Enard, Actes Sud

28.04.2008

Elisabeth Motsch raconte l'autisme

96f2a776b2330087536497fa72f4925d.jpgc8b0968e36d97b08b02d40323dc5a1de.jpgGabriel marche à grands pas. Sur ses “jambes fil de fer”, il avance et contourne les obstacles de manière saccadée. Son corps semble ne pas lui appartenir, lui qui est si doux, si fluide, ses pas démesurés trahissent sa maladie. Gabriel est en décalage avec le monde comme il se sent étranger à son propre corps, “Gabriel n’aime pas attendre, ou plus exactement, son corps n’aime pas attendre. Lui est patient, très patient, il peut rester des heures à faire la même chose.” Gabriel est asperger et il sait expliquer ce syndrome autistique tant haï parce qu’il a conscience de sa difficulté à s’adapter au monde, “Ça veut dire que je ne sais pas communiquer. Pourquoi je suis comme ça ? L’autisme, c’est un truc de nul !
LA SAVEUR D’UNE JOURNÉE D’ÉTÉ
Loin devant ses parents, Ariane et Pierre, Gabriel progresse sur le chemin de cette colline bourguignonne, curieux de tout, il furète, explore à son propre rythme. Il recherche la bécassine de Wilson, ce petit oiseau des marais au long bec disproportionné. Par cette belle journée d’été, la famille profite de la promenade, hume l’air odorant, chemine calmement en compagnie de Friedrich, un ami allemand. Dans ce temps comme arrêté, propice aux confidences, Ariane et Pierre conversent avec Friedrich sans contraintes. Ils racontent leur chemin de vie, semé d’embûches, la douleur, la déception, l’incompréhension, le regard des autres, la différence, le rejet, le désespoir mais aussi les grandes émotions et les moments de joie. Contrairement à nombre de parents d’enfants autistes, ils sont restés unis dans l’adversité. Ainsi, Ariane raconte les psychiatres qui recherchent avec obstination une cause psychiatrique et non biologique à l’autisme, faisant vivre aux parents une remise en question douloureuse. “Père démissionnaire”, “mère frigidaire” ? Les parents coupables, toujours. Au sein de cette famille aimante, on ne croit pas à cette théorie. Quand ils finissent pas découvrir sur Internet le syndrome Asperger, ils mettent enfin un nom sur la maladie de leur enfant, pourtant, plus Gabriel grandit plus les difficultés se multiplient, l’école rejette cet enfant qu’elle déclare inapte à suivre le programme scolaire ordinaire et les conseils de placement en hôpital de jour alors que Gabriel est capable de vivre normalement sont comme de terribles blessures. Chaque organisme spécialisé exclut un peu plus le jeune garçon pour, paradoxalement, permettre son intégration.
LUCIDITÉ, AMOUR, ESPOIR
Si les paroles d’Ariane sont aussi justes et si touchantes, c’est sans doute parce qu’elles sont vraies. Mère d’un adolescent asperger, Elisabeth Motsch a déjà écrit un livre pour la jeunesse intitulé “Gabriel” (L’Ecole des Loisirs) sur le thème de l’autisme. Le court roman (une centaine de pages) prend alors valeur de témoignage même s’il s’agit bien d’une fiction, l’écriture simple et émouvante dessinant les contours d’une journée colorée et les traits de personnages attachants. Au fil de la journée, la vie de Gabriel défile et les acteurs se réunissent. Pour le dîner, son ancienne maîtresse, un psychiatre, des amis et sa famille s’attablent et prennent conscience que ce jeune garçon si discret, si naïf et innocent est devenu le centre de leurs existences. Quand l’orage éclate, les passions et les non-dits s’expriment et s’expliquent alors que Gabriel revient. En chemin, l’enfant plein de vie a rencontré le vieux Louis qui souhaite se donner la mort. Avec simplicité, Elisabeth Motsch évoque cette confrontation du bonheur et de la tristesse, de la vie, de la mort et de la maladie dans un récit délicat et lucide où apparaît, en filigrane, un message d’espoir.
"La Bécassine de Wilson", Elisabeth Motsch, Actes Sud, 117 pp., env. 16 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 25/04/2008
crédit photo: Actes Sud

22.04.2008

Maryse Wolinski : un roman de la transmission

79cde007ae0216e67195ba8004a71935.jpgD’abord, il y a Marta, femme mystérieuse bousculée par l’Histoire. Brillante violoniste juive née à Prague, elle est consacrée à Vienne où les affres de la Seconde Guerre mondiale la rattrapent. Au sommet de la gloire, elle fuit à travers champs et forêts, aidée par un Autrichien, son amant Wilfried Strauss-Schriver qui finira par être fusillé, accusé de traîtrise. Recueillie par Pierre qui l’aimera immensément, elle se rétablit et donne naissance à une petite fille, Cécile, avant de s’enfuir de nouveau, quelques années plus tard, aux Etats-Unis d’Amérique, avec l’espoir illusoire de retrouver sa renommée passée.
Cécile, se sentant abandonnée par sa mère, n’a de cesse de rechercher une allure, un parfum, un signe de son retour, en vain. A dix-sept ans, elle part vivre sa vie et fait carrière dans le cinéma. De sa rencontre avec Simon Stern, gynécologue, naît Esther.
Esther ne ressemble à personne mais a hérité de la passion de la musique de sa grand-mère et son tempérament fougueux. Elle a fait le choix de se consacrer à l’humanitaire, une vie généreuse sans attache, pensant prendre la vie à bras-le-corps alors que ces voyages sont sans doute, aussi, une forme d’échappatoire. Car sur Esther pèse les non-dits de plusieurs générations, elle a des difficultés à trouver sa place et s’interroge sur la transmission : “Que de difficultés à surmonter entre une grand-mère amnésique ou mythomane et déjà sur l’autre rive, un grand-père perdu dans des rêves périmés, une mère décidée à abattre les montagnes du passé et un père qui n’a pas laissé de traces ! Peut-on se construire sans histoire originelle ? Peut-on grandir ? Peut-on aimer ? Peut-on connaître le bonheur ? Le bonheur se passe-t-il de vérités ?”
SENTIMENT D’ÉTRANGETÉ
Maryse Wolinski, journaliste et auteure de nombreux romans, raconte ces trois femmes qui se perdent dans leurs pensées et replongent dans leurs souvenirs mettant à jour blessures et tristesses, déceptions et joies, en ce jour particulier : les 90 ans de Marta.
Malgré une fin assez prévisible, Maryse Wolinski dresse le portrait d’une famille matriarcale, un roman-miroir qui pousse le lecteur à s’interroger sur sa propre histoire, à l’image d’Esther. Dans quelle mesure sommes-nous les héritiers des générations précédentes ? Comment trouver sa place quand on connaît si peu le passé de sa famille et que les non-dits et les secrets règnent ? Faut-il briser ces tabous, aborder ces sujets que l’on devine douloureux mais cruciaux ? Dans une écriture élégante, l’auteure explore ce sentiment d’étrangeté que l’on ressent parfois avec les membres de sa propre famille, ces personnes que l’on côtoie et que l’on croit connaître, mais qui se révèlent aussi de parfaits étrangers. Un roman subtil sur la filiation.
"La mère qui voulait être femme", Maryse Wolinski, Seuil, 216 pp., env. 17 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 11/04/2008

Bernard Quiriny et ses fantastiques nouvelles

551e193508dd60ccb0cff0f0270326bc.jpgOn rencontre une foule de personnages étranges dans les “Contes Carnivores”. Un évêque victime d’un dédoublement de corps s’efforçant de cacher l’un pendant qu’il habite l’autre : “ Songez aux difficultés que présente le moindre déplacement dans l’état qui est le mien ! Il me faut emmener mon corps dans mes bagages, sans quoi je risque de revenir là où je me suis laissé” souligne-t-il dans “L’épiscopat d’Argentine”; un homme percevant les conversations qui le concernent même quand les personnes se trouvent à des centaines de kilomètres ou bien un botaniste tellement passionné par ses plantes carnivores que la situation en devient malsaine : “ L’une des feuilles s’est alors élancée vers ma main et l’a mordue. Si je n’avais pas eu le réflexe d’ôter mon bras, elle m’aurait arraché le poignet […] Merveilleux, non  ?”
Merveilleux. Les quatorze nouvelles de Bernard Quiriny basculent plutôt du côté du fantastique. Le brillant auteur, à peine trentenaire, né en Belgique et journaliste à Chronic’Art, signe un deuxième recueil extra-ordinaire, à l’écriture classique et soignée, où chaque mot choisi suscite d’impatients frémissements chez le lecteur. Loin du spleen des auteurs en mal d’amour choisissant l’introspection et l’écriture comme moyens d’expiation de leur mal-être, Bernard Quiriny apporte une véritable bouffée d’air frais grâce à un style raffiné sans préciosité ni complaisance. On dévore ses “Contes carnivores” en essayant de deviner quelle fantastique histoire suivra, l’auteur surprenant toujours.
PIERRE GOULD
Les nouvelles faisant montre d’une imagination sans limites, on songe à Edgard Poe et à son Gordon Pym ou à Julio Cortázar pour sa manière de traiter le quotidien avec un soin du réalisme particulier, puis d’introduire l’élément perturbateur qui entraînera l’évaporation des repères. D’éléments étranges en situations rarissimes, Bernard Quiriny manie le fantastique comme Jorge Luis Borges : avec une humble érudition – des auteurs réels ou imaginaires nourrissent sa plume. On peut notamment y croiser Thomas de Quincey et son essai d’humour noir “De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts” ou Pierre Gould, son personnage récurrent.
Présent également dans son premier recueil de nouvelles, “L’angoisse de la première phrase” (Phébus, 2005), qui a remporté le prix de la Vocation, Pierre Gould semble avoir plusieurs vies, se transformant au gré de son créateur. Une fois surveillant dans un internat de garçons, l’autre fois, poète cynique, voyageur, insomniaque, doux rêveur, possédant le don d’ubiquité, mais le plus souvent, écrivain (Pierre Gould, double de Bernard Quiriny ?), il est fascinant, voire, magique.
COMME PAR ENCHANTEMENT
On rencontre aussi des personnages poétiques qui n’en sont pas moins étranges dans ces “Contes carnivores” : un tueur à gages doté d’un sens de l’esthétisme et qui souhaite revendiquer la paternité d’une œuvre d’art, la jeune femme découvrant l’évêque aux deux corps, “Fascinée, je laissais mon regard aller de l’évêque vivant à l’évêque mort, très étonnée – et, maintenant sue la peur avait passé, presque enchantée – de savoir que demain le mort pourrait revivre et le vivant mourir”, mais aussi un amateur d’un art peu connu : l’assassinat. Considérant les marées noires comme “l’un des plaisirs les plus raffinés qui se puissent imaginer pour l’œil et l’esprit”, Pierre Gould (encore lui !) initie un lamaneur à la douce poésie de l’odeur du pétrole et à la beauté des plaques dérivant à la surface de l’océan. Ces esthètes insolites côtoient également “Quelques écrivains, tous morts” et une magnifique femme-orange : recouverte d’une peau d’orange, il faut lentement la peler pour en cueillir le fruit puis la boire à la paille. On finit aussi par s’étonner que de merveilleux artistes apparaissant au cours des nouvelles n’aient réellement existé, tels ce musicien qui a voulu “faire mugir la tour Eiffel” et le peintre sur œufs.
Les nouvelles de Bernard Quiriny résonnent et se répondent, Enrique Vila-Matas, personnage du premier recueil “L’angoisse de la première phrase”, préface avec brio les “Contes carnivores”. S’assimilant à Pierre Gould, il achève son savoureux texte avec ces mots, effaçant déjà les frontières entre réel et imaginaire pour semer le doute : “Ce livre ne serait-il pas de Pierre Gould, ne serait-il pas de moi ? J’en réclame la paternité.”
De quiproquos en curiosités, comme des légendes intemporelles, ces nouvelles fantastiques ravivent des frayeurs enfouies, intriguent, bouleversent et amusent, mais surtout, enchantent. C’est sans doute pour cette raison que Bernard Quiriny a choisi cette citation d’Ambrose Bierce en exergue : “Si ces faits stupéfiants sont réels, je vais devenir fou. S’ils sont imaginaires, je le suis déjà.”
Contes carnivores, Bernard Quiriny, Seuil, 245 pp., env. 18 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 18/04/2008

Sandrine Willems raconte une passion de miel et d'ortie

be26f9819896d4f6576686379858fb16.jpgNée à Bruxelles, Sandrine Willems vit aujourd’hui à Nice, au cœur de ce sud de la France qu’elle raconte si bien dans le roman “A l’espère”. De librairie en librairie, elle interprète des extraits, renouant avec son métier de comédienne, accompagnée d’un violoncelliste, Stanimir Todorov, qui joue des passages de différentes “Suites” de Bach. Outre ses propres écrits, Sandrine Willems enregistre des lectures, comme, récemment, “Mal de pierres” de Milena Agus.
Au cœur d’une Provence sans âge – éternelle –, sur fond de paysages de Camargue et sous le ciel du Lubéron, se tient “à l’espère” un homme en noir, le Caceiro : un braconnier. A l’affût, il traque sans relâche les bêtes qui peuplent les bois et les terres du Seigneur tandis que Mahieu, le vigneron, veille sur ses arbres, sa chèvre et son raisin. Rien ne trouble son existence paisible en osmose avec la nature, si ce n’est les coups de feu du braconnier qui résonnent. Mauve, ancienne épouse du seigneur, sauvage se nourrissant de racines et de fleurs, sorcière détenant tous les secrets des arômes et pouvoirs des végétaux, ceux qui guérissent comme ceux qui blessent, s’immisce dans la vie des deux hommes.
La vie s’écoule au rythme des saisons, à l’écoute de la nature, au milieu des vignes, des animaux, des arbres et des roses jusqu’à ce que la bienfaitrice, la sorcière aux doigts de fées, se passionne d’amour pour le braconnier. Celle qui soignait les bêtes et les protégeait, tombe sous la folie de l’amour pour le tueur. Une passion intense et sans limite, pour elle, désespérée pour lui – depuis la mort de son chien, peu de chose lui insuffle le goût de vivre. Le trio s’observe, s’épie, s’attend, se manque. Dès lors, les rôles s’inversent, l’amour dévorant de Mauve étouffe le braconnier qui fuit, alors qu’elle le traque inlassablement.
DOUCE CAMARGUE
Tel “Le parfum” de Süskind, il est des livres qui exhalent des sensations étranges. De “A l’espère” se dégagent des senteurs mais surtout, de l’animal, du végétal, les mots s’entremêlant comme les ronces qui recèlent des fruits cachés, comme le lierre grimpant sur la façade d’une maison, comme la texture de l’osier courbé. “A l’espère” est une ode à la nature vierge, sauvage, où l’harmonie règne car l’homme s’y fond comme un animal, ne modelant pas la nature mais l’embellissant, telles les vignes de Mahieu.
Cet amour effréné, profond, physique même, évoque celui qui lie le paysan à sa terre beauceronne dans “La terre” de Zola. Ici, pas de désir de possession mais un amour charnel malgré tout, quand Mauve s’endort au cœur des souches d’arbres, quand l’homme noir cherche le rouge des bêtes, quand Mahieu boit le lait de sa chèvre et prend soin de ses arbres fruitiers nourriciers.
Le roman de Sandrine Willems est régionaliste, mais au-delà du lieu, il est prétexte à la mise en scène de cette nature généreuse et au trio malheureux. Malheureux car à rechercher l’amour d’un chasseur, Mauve devient peu à peu sa proie. Un amour “comme une lutte acharnée” qui, de charnel devient carnassier, alors que la jalousie étourdissant Mahieu, il en vient à délaisser son raisin presque mûr.
L’histoire d’une passion palpable, magnifiquement écrite, au milieu des oliviers, entre pépiement des oiseaux et bourdonnements des abeilles.
A l'Espère, Sandrine Willems, Les Impressions Nouvelles, 224 pp., env. 18 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 04/04/2008

Aurelia Jane Lee et les frontières floues

cf0a995830cd8f321f2684299335b495.jpg0447dcbeed84e07181af5260d09abb96.jpgJeune auteure de vingt-trois ans, Aurelia Jane Lee publie déjà son troisième livre chez Luce Wilquin, “L’éternité pour jouer” (158 pp., env. 15 €). Récemment récompensée pour son recueil de nouvelles “L’amour ou juste à côté” avec le prix Franz De Wever de l’Académie royale, Aurelia Jane Lee, calme et réfléchie, nimbe son roman d’un brouillard de mystère. En plein été, des petites filles se réveillent dans un merveilleux jardin. Pourquoi sont-elles là ? Quel est ce jeu ? Sont-elles mortes ? Quelle est la part de réalité et de fiction ? Bien sûr, tout n’est que décor, pourtant le doute persiste, les frontières entre la vie et la mort, l’illusion et la vérité, les joueurs et les sincères se troublent. Aurelia Jane Lee brouille les pistes pour nous emmener dans un monde onirique, le paradis ?
“L’éternité pour jouer” est très esthétique, comme un tableau ou un film…
Je me suis donné des contraintes pour rester fidèle au monde du cinéma. J’ai voulu faire quelque chose d’assez visuel et emprunter des techniques cinématographiques. Le zoom, par exemple. C’est une manière de semer des indices.
La frontière entre la réalité et la fiction est parfois floue…
J’aime créer un dialogue entre l’art et le monde réel. Il y a beaucoup à gagner à développer des mondes imaginaires et être créatif, mais aussi à rester en contact avec la réalité. Si l’on peut établir des passerelles entre les deux, c’est enrichissant, tant pour l’écrivain que pour celui qui lit ou écoute la musique. J’aime l’échange, le fait qu’il y ait des vases communicants, c’est enrichissant de passer de l’un à l’autre et explorer avec des situations de fiction. Il y a un vécu réel et un vécu que l’on se fabrique avec notre expérience artistique.
La vie et la mort aussi s’entremêlent. Qu’est-ce que la mort dans “L’éternité pour jouer” ? Un jeu ?
J’ai voulu aborder la mort d’un point de vue symbolique parce qu’on peut être vivant sur le plan organique et mort sur le plan psychique, que ce soit par une incapacité à profiter des moments présents, ou bien en vivant dans un regret perpétuel ou en se projetant sans arrêt dans un futur. On peut parfois être mort quand on n’est pas présent dans sa vie. Il y a des petits temps de deuil. Il faut pouvoir prendre la vie comme un jeu. Comme le jeu de l’enfant qui apprend à apprivoiser certaines situations de manque ou de désillusion. Les activités ludiques de la prime enfance nous construisent et nous permettent de rebondir dans notre existence. A l’âge adulte, on ne joue plus vraiment, mais on fait des expériences artistiques et culturelles. A travers ce jeu, on prend des risques mesurés, c’est une manière d’apprendre à vivre et d’affronter ses peurs, la mort, le manque, la perte.
Vous poussez le lecteur à la réflexion en troublant les limites ?
Oui, j’aime laisser le lecteur sur une certaine ouverture pour qu’il s’approprie le roman avec son propre vécu. Je n’aime pas les romans avec une situation que se dénoue totalement, un épilogue, les réponses à toutes les questions et des réflexions sur le roman. Je crois que c’est à chacun d’imaginer le destin de ces petites filles. Il y a parfois un flou pour le lecteur parce que je laisse une certaine ambiguïté. Je sème des indices pour plonger le lecteur dans la perplexité et aussi pour le pousser à la réflexion. S’il y a quelque chose de flou, le lecteur est actif dans sa lecture. C’est une manière de lui laisser sa place.
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 21/03/2008

Anna Gavalda dans le tourbillon de la vie

a6613f43435425b8d038b20c6802c428.jpgAnna Gavalda. Ce nom, tout en assonance, évoque aujourd’hui un univers peuplé de personnages aussi vrais que nature, existant très fort, hommes, femmes, enfants, qui ont en commun le fait d’avoir été chahutés par les aléas de la vie. Des gens ordinaires, qui nous ressemblent en somme, mais à qui elle insuffle une énergie, un regard extraordinaires.
Anna Gavalda, c’est un immense succès, des millions de livres vendus et l’adaptation de son roman “Ensemble, c’est tout” au cinéma, par Claude Berri, et ce, dès la parution du recueil de nouvelles “J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part”. 99 999 exemplaires étaient prévus pour “La Consolante”, mais vu l’enthousiasme des demandes, l’éditeur a triplé la mise !
Si Anna Gavalda touche autant, c’est sans doute parce qu’elle a le don de créer une incroyable complicité avec son lecteur. Au fil des pages, la connivence s’installe et donne le sentiment d’être le seul détenteur d’un secret qu’elle a eu la générosité de nous confier; une manière de voir la vie. “La Consolante”, même s’il est plus sombre, ne déroge pas à la règle, ce roman est comme un doux “Ne t’en fais pas” murmuré à l’oreille. Le titre, magnifique, fait référence à la partie de pétanque que l’on joue pour du beurre, juste pour le plaisir, parce qu’on peut perdre la belle, voire la revanche, mais pas la consolante.
DES FEMMES
Au cœur de l’histoire, Charles Balanda, quarante-sept ans, architecte parisien. Il vit en décalage horaire, entre ses chantiers de construction, sa compagne, Laurence, très Chanel, et Mathilde, sa belle fille en pleine crise d’adolescence. Une vie normale, jusqu’à ce qu’une lettre vienne tout bouleverser. Trois mots qui arrêtent Charles dans son élan, son rythme : “Anouk est morte”, écrits de la main d’Alexis, son ami d’enfance, le fils d’Anouk. Cette mère célibataire, infirmière, était la générosité incarnée tout en étant totalement excentrique ; une voisine qui a été l’un des piliers de la vie du petit Charles. Il y avait aussi Nounou, vieux travesti qui gardait les deux enfants pendant qu’Anouk effectuait ses gardes ; de la magie et beaucoup d’amour enchantent l’enfance d’Alexis et Charles. Plus tard, l’architecte en pleine réussite professionnelle perd de vue la belle Anouk. Alors, empli de remords, il part sur un coup de tête à la recherche d’Alexis et à 400 kilomètres de Paris, rencontre Kate… Exquise Kate ! A la tête d’une arche de Noé, peuplée d’animaux, chiens, chats, chèvres, lama, poules, et d’enfants qui ne sont pas d’elle, tout un symbole. Aux yeux de Charles, cette grande ferme délabrée mais si… vivante et où règne la joie ne peut être que le paradis sur terre.
DU PETIT À L’ESSENTIEL
“La Consolante” se découpe en deux parties, comme la vie de Charles. Avant et après Kate. Avant, c’est une lente et inexorable descente dans les abysses du désespoir, du plus goût à rien, du gris. Après Kate, c’est la remontée, vers l’espoir, la félicité, vers des sentiments intenses qu’il n’a jamais connus auparavant, comme s’il découvrait le monde qui l’entoure avec les yeux d’un enfant. “Encore des bons sentiments, on va dire… Oui. Pardon. A défaut de faire de la bonne littérature, les gens généreux font de beaux personnages. Je dis pardon mais je n’en pense rien.” Anna Gavalda a raison. Certes, l’écriture, sans artifices littéraires ni pirouettes stylistiques, a ses défauts parce qu’on a parfois l’impression qu’elle écrit comme elle parle, pourtant, elle a le mérite d’être naturelle et spontanée, de faire entendre les personnages dont les voix sonnent juste et c’est déjà beaucoup. Cette scène de dîner où l’on retrouve la tendance à l’énumération, le “style Gavalda” en est savoureusement représentative : “Le dîner du samedi soir chez des gens bien élevés où tout le monde joue sa partition avec vaillance. Le service du mariage, les affreux porte-couteaux en forme de basset, le verre qui tombe, le kilo de sel que l’on déverse sur la nappe, les débats sur les débats télévisés, les trente-cinq heures, la France qui fout le camp, les impôts que l’on paye et le radar que l’on n’avait pas vu venir, le méchant qui dit que les Arabes font trop d’enfants et la gentille qui rétorque qu’il ne faut pas généraliser, la maîtresse de maison qui assure que c’est trop cuit pour le plaisir d’être contredite et le patriarche qui s’inquiète de la température de son vin.”
Anna Gavalda a l’art du peu qui fait beaucoup, du simple qui devient essentiel, elle conte toutes ces petites choses du quotidien peu dignes d’intérêt mais qui, une fois assemblées, font sens, ayant pour effet un réalisme saisissant. Comme si elle racontait la vraie vie mais en faisant rêver. Comme si elle écrivait une histoire pour enfants destinée aux adultes. Tel un miroir, “La Consolante” est le reflet de la vie avec ses aspérités, ses creux et ses bosses, puis, elle soulage, berce, adoucit, réconforte, console. Son roman a la saveur de la toute dernière histoire qu’on écoutait avant de s’endormir. “Tout est histoires, Charles… Absolument tout, et pour tout le monde… Seulement, on ne trouve jamais personne pour les écouter…"
La Consolante, Anna Gavalda, Le Dilettante, 640 pp., env. 24,50 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 14/03/2008

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