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12.12.2008

Jean-Pierre Coffe

jean pierre coffe.jpgPlusieurs livres de l’indétrônable défenseur des vraies saveurs, Jean-Pierre Coffe, sont parus il y a quelques semaines. “Mes confitures” (Plon, 297 pp., env. 20 €) contient, outre de nombreux conseils sur la conservation, le dosage, le choix des fruits et leur apport calorique, de savoureuses recettes faciles. Paraît également une nouvelle collection : “Ce que nous devons savoir sur…” l’œuf, la pomme de terre, le beurre, la dinde, et bien d’autres, à venir. Ces petits volumes encyclopédiques (Plon, env. 18 €) révèlent les origines de produits de base, de la découverte, à notre assiette, agrémentées de recettes simples ou originales pour cuisiner ces aliments dont on sous-estime souvent la richesse. Rencontre avec le fin gourmet, auteur de ces livres à offrir ou à garder pour soi –de quoi agrémenter quelques repas de fêtes.

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22.04.2008

Penelope Lively et ses multiples existences

9734a0a683b20a9f9edc459a2ded4758.jpgEn psychiatrie, l’affabulation est un phénomène consistant à s’inventer des souvenirs pour combler des lacunes de la mémoire. Penelope Lively, romancière britannique, n’a pas de problèmes mémoriels mais se livre à cet exercice d’affabulation pour se réinventer une vie. Non pas que la sienne ne lui convienne plus – née en 1933 au Caire, elle a notamment obtenu le Booker Prize pour “Serpent de lune” (Stock, 1989) – mais parce qu’elle aime se raconter des histoires. Le point de départ, c’est sa propre vie qui lui sert de “prompteur”. En un propos liminaire, elle situe l’époque, le lieu, l’action, le moment décisif puis elle choisit un autre tournant pour ensuite rétablir la vérité.
Et si, à dix-huit ans, elle s’était trouvée enceinte après une nuit de fête et bannie par sa famille ? Et si son mari n’avait pas été exempté in extremis de la guerre en Corée ? Et si elle avait participé à ce chantier de fouilles archéologiques ? Comme autant de possibilités, de chemins, Penelope Lively montre dans une forme originale que nous n’avons pas une vie mais “des vies multiples”.
“UN AUTRE MOI”
Depuis “l’autre extrémité de la vie”, elle porte un regard rétrospectif sur ces petits riens qui changent tout : un train, une rencontre… de simples coïncidences. A la lecture de ces huit “moi” dérivés, on se rend compte de l’arbitraire d’une existence. Comparant le roman, une vie réinventée, à la vie réelle, la romancière exprime le peu de pouvoir que nous avons sur les tournants décisifs. D’une histoire, l’écrivain maîtrise tout, des personnages à l’issue, mais une vie… n’est-elle qu’une suite de hasards ? On aimerait toujours croire à l’entière souveraineté de notre libre-arbitre, pourtant Penelope Lively et ses autres existences nous montrent que la chance ou peut-être, le destin, ont partie prenante sur le cours de nos vies. “Ecrire des romans, c’est faire une succession de choix […] L’histoire est une navigation. […] La vie n’est pas du tout comme cela. Il n’y a pas de navigateur avisé, mais seulement un individu qui fait des embardées hasardeuses d’une décision à une autre.”
A l’image de la personnalité qui n’est jamais lisse ni unique, une existence est multiple, comme si nous vivions plusieurs fois, et elles s’influencent mutuellement : nos vies conditionnent notre identité et inversement. L’environnement joue également un rôle considérable, l’époque, le lieu sont autant d’influences, ils nous façonnent. La question de l’inné et de l’acquis est fondamentale, d’après la romancière, existe-t-il un ordre naturel des choses ? “Ces tendances sont-elles innées ou renforcées par les circonstances ?”
Ces vies et ces personnages qu’elle se réinvente, elle les considère avec tendresse et humanité comme faisant partie d’elle-même. Seulement, ces jeux de “moi” finissent par insinuer le doute sur la réalité, comme un vertige. “Soudain, […] j’ai eu l’impression que je rencontrais un autre moi, une personne que je ne suis pas, mais que j’aurais facilement pu être.” Et si ces “autres moi” étaient aussi authentiques, aussi justes que le “vrai moi” ?
A travers cet “antimémoire”, Penelope Lively évoque “une façon différente de faire appel à une histoire pour compléter la réalité”.
Article paru dans le cahier "Lire" du 01/02/2008

Michèle Halberstadt

49c2745fed0ced07400f9d0bed0c3a0e.jpgLe roman de Michèle Halberstadt porte bien son nom, “L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis” est une merveilleuse histoire. En lisant des biographies de Mesmer, médecin magnétiseur et musicien autrichien du XVIIIe siècle, Michèle Halberstadt a découvert l’existence de la fille du conseiller de l’impératrice Marie-Thérèse. A l’âge de trois ans et demi, l’enfant choyée se réveille aveugle : sa vie bascule. Martyrisée par les innombrables traitements que lui administreront les médecins de la cour pendant toute son enfance, elle acceptera finalement de se faire soigner par Mesmer qui lui permettra de recouvrer une vue partielle. Loin du soulagement salvateur de la guérison, la vue de ses mains sur le clavier du piano se révèle dramatique : de virtuose, elle devient simple interprète. Dès cet instant, elle choisira de prendre sa vie en mains plutôt que laisser la fatalité la guider.
Cette histoire magnifique, Michèle Halberstadt, productrice de cinéma (notamment de “Rosetta” et d’“Adieu ma concubine”) a préféré l’écrire plutôt que la filmer car elle souhaitait “être dans sa tête, se mettre dans la peau d’une aveugle, pour essayer de créer une empathie entre le lecteur et elle, qu’on voit le monde à travers ses yeux”. De la jeune fille au destin tragique, cette “victime terrible instrumentalisée” par ses parents puis par Mesmer, la romancière a créé une “héroïne, une fille qui choisit sa vie au lieu qu’on la lui impose”, et de sa cécité, “une arme”. Au lieu de l’émerveillement attendu, la découverte du monde est insoutenable, “restée dans un univers pur, l’univers de l’enfance”, la vue est ressentie comme une rupture, un passage brutal à l’âge adulte, “voir, c’est ouvrir les yeux sur le monde. Est-ce qu’il est très joli à regarder? La nature humaine est-elle passionnante et belle ?” Cet univers que Maria-Theresia von Paradis voit pour la première fois la plonge dans la confusion. Son regard d’aveugle, “lucide, avec une grande acuité”, qui lui permettait de sentir les hommes, les choses et surtout la musique avec une sensibilité qu’aucune personne de son entourage ne devinait – trop occupés par leur réputation et leur vie sociale –, elle le perd, paradoxalement, en recouvrant la vue.
“CHOISIR SON DESTIN”
Lors de son séjour chez le docteur Mesmer, un amour grandit entre la patiente et son médecin. Lui, le “magnétiseur charismatique”, elle, la pianiste virtuose, “pure, honnête, unique”. “Mesmer a sans doute inventé l’hypnose sans le savoir mais il suffisait qu’elle l’aime pour que cela marche. Ce n’est pas du magnétisme, c’est juste de l’amour.” Pour des questions d’argent, son père l’oblige à partir. Mademoiselle Paradis décide alors de retrouver son don de pianiste en redevenant aveugle. “Quelle que soit votre situation, vous avez toujours une part de liberté, on peut toujours choisir son destin. Elle l’a fait à un prix incroyable mais elle en a eu le courage.
La Vienne du XVIIIe siècle, la musique, les tourments sentimentaux, font de ce roman une histoire profondément romantique. “La difficulté, c’est d’être romantique sans être niais. Il fallait écrire dans la langue du XVIIIe tout en étant moderne.” Loin de tomber dans la futilité, Michèle Halberstadt a su traduire la violence des conflits intérieurs, des dilemnes, de Mademoiselle Paradis et la perversion des hommes “arrivistes” qui l’entourent, tout en initiant une réflexion sur la nature humaine et le libre-arbitre, la liberté de choisir sa vie. Avec émotion, d’une écriture sensible et délicate, elle conte l’amour de la musique salvatrice “qui l’a empêchée de devenir folle” en un hommage aux femmes musiciennes oubliées. Des deux cents morceaux que Mademoiselle Paradis a composés, il n’en reste qu’un, “La Sicilienne”, et un concerto que Mozart lui a dédié.
Je voulais lui inventer une liberté qu’elle n’a pas eue. Si je peux la sortir de l’oubli, ce serait formidable.
L'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, Michèle Halberstadt, Albin Michel, 172 pp., env. 15 € 
Article paru dans le cahier "Lire" du 25/01/2008

21.04.2008

Minh Tran Huy et la poésie de l'Asie

42479b9977dc02d8be7081fcd545d767.gifLan est une adolescente très protégée, enfermée dans ses livres et la musique, vivant dans une coquette maison de la banlieue chic parisienne. Issue de l’immigration vietnamienne bourgeoise, son existence est calme et rien ne vient troubler ses songes jusqu’au jour où…
Nam est jeune garçon un peu rebelle, au parcours chaotique. Immigré “boat people”, il connaît la pauvreté, la complexité des relations familiales, les cités des banlieues mal famées.
Le récit de leur rencontre lors d’un voyage linguistique en Angleterre, Minh Tran Huy, jeune auteure d’origine vietnamienne, en avait écrit une première version à l’âge de dix-huit ans. Consciente de son manque de recul pour conter un amour adolescent, elle laissera reposer son manuscrit dans une boîte pendant quelques années. On découvre aujourd’hui un très joli conte où l’écriture laisse transparaître la recherche du mot juste, une écriture poétique influencée par le bilinguisme : “Le vietnamien est une langue très imagée et elle est présente inconsciemment lorsque j’écris en français car c’est parfois l’image en vietnamien qui vient en premier.” La musicalité est également importante, “la musique classique compte beaucoup pour moi, je fais attention au phrasé, à la période et au rythme”. A l’image d’une symphonie, “La princesse et le pêcheur” est un récit polyphonique construit sur des contrastes. Plusieurs voix, plusieurs temps, plusieurs genres, perspectives et niveaux de lecture s’enchâssent agréablement. Le récit de Lan, la jeune narratrice, est entrecoupé de légendes vietnamiennes, qui apparaissent en exergue de chaque chapitre, comme le merveilleux conte du “Rocher de la femme qui attend son mari”, légendes traditionnelles mais adaptées pour créer des effets d’écho avec l’histoire des deux adolescents.
UNE DUALITÉ CULTURELLE
Ces perspectives se retrouvent dans l’intrigue principale : “Le livre est bâti sur des oppositions, la jeune fille, le jeune garçon, la France, le Viêtnam, le passé, le présent, deux classes sociales, deux immigrations, deux réalités, et tout est confronté lors d’allers-retours incessants.” La dualité reflète la double culture des jeunes protagonistes mais aussi celle de l’écrivaine car immanquablement, ce conte initiatique recèle quelques tonalités autobiographiques : “J’ai eu un ami vietnamien boat-people et mes grands-parents aussi ont été assassinés, par contre les scènes sont inventées. Ce livre est un hommage à ma famille et à la culture vietnamienne.” Le fragile équilibre des cultures française et vietnamienne, Minh Tran Huy le connaît et le transmet avec une grande sincérité et en toute humilité, tel le sentiment d’être attaché à sa culture originelle sans toutefois avoir la légitimité d’y appartenir. Néanmoins, sans pathos, elle conte les effets désastreux de la dictature communiste mais met en valeur la richesse du Viêtnam.
Entre Nam et Lan surgit un malentendu car il l’aime comme une sœur. Leurs rencontres sur fond de mémoire familiale marqueront leur passage à l’âge adulte. Loin de la niaiserie simpliste des amours adolescents, la poésie de ce conte est parfois cruelle mais il révèle la douce saveur des belles images colorées de l’Asie.
La princesse et le pêcheur, Actes Sud, 188 pp., env. 18 €
Article paru dans le cahier "Lire" du 28/12/2007